Dominique Proust (GEPI-Observatoire de Paris, campus de Meudon)

Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.

Marcel Proust (1871-1922)

Le 2 juillet 2019, le Soleil avait rendez-vous avec la Lune (comme le chantait Charles Trenet) dans une région centrée sur la vallée de Elqui, à quelque 500 km au nord de Santiago du Chili. Ce phénomène est une excellente occasion de retourner sur la route des étoiles, ainsi nommée par la proximité de deux grands observatoires, Cerro Tololo et Cerro Pachon, ainsi que quelques observatoires publics, notamment l’Observatorio del Pangue dont le directeur, Eric Escalera, soutint son doctorat d’astrophysique en 1992 à Toulouse, sous la direction d’Alain Mazure.

«Ce projet est irréalisable, il reste à le réaliser.» Derrière cet aphorisme de Pierre Georges Latécoère (1883-1943), l’auteur de ces lignes a entrepris ce voyage avec sa compagne Brigitte, ancien professeur de chimie en Math’spé au lycée Louis-le-Grand, ayant par le passé observé à l’ESO (La Silla) dans le cadre du programme DENIS (cartographie infrarouge dans trois filtres du ciel austral), mais en fauteuil roulant depuis cinq ans, suite à deux accidents vasculaires cérébraux. À ce voyage participe une partie de la famille (une fille Blandine, un gendre Fabrice et deux petits-enfants, Julian et Erevan). Pendant les mois précédents, nous avons envisagé toutes les contraintes possibles pour transporter et assurer un passager handicapé, sur la plus longue escale d’Air France (14 heures) entre Paris et Santiago du Chili, et les services spécifiques le la compagnie furent bien appréciés. Le pari est gagné, en séjournant quelques jours à Santiago pour rencontrer des collègues et amis de l’ESO et de l’Universidad Catolica. Il faut noter que, contrairement à la situation scandaleuse de Paris dans les aménagements du handicap, se déplacer dans Santiago en fauteuil ne pose aucun problème, le métro et les bus étant parfaitement équipés (ascenseurs, plans inclinés, etc.).

Quelques jours après notre arrivée à Santiago, ponctuée par un récital d’orgue [1] dans la vieille église San Francisco (1596), nous empruntons la Panaméricaine vers le nord sur 600 km en passant par La Serena, jusqu’à Vicuna, charmante petite ville serrée dans la Cordillère des Andes.

Trajet de l’éclipse du 2 juillet 2019 qui commence en Nouvelle-Zélande pour s’achever en Argentine. À Vicuna, la centralité se produit à 16h41 et dure 2min 26s. © P. Rocher – IMCCE – Observatoire de Paris.

Embouteillages monstres
La popularité d’une éclipse totale de Soleil ne fait que croître au cours du temps, et les médias chiliens estiment qu’environ un demi-million d’observateurs se sont déplacés, bouleversant la quiétude de cette vallée, dont les vignes sont célèbres pour la production de pisco. L’affluence provoque des embouteillages monstres sur la Panaméricaine, la route principale qui travers le Chili du nord au sud, et les compagnies d’autocars sont totalement débordées, nécessitant aux voyageurs de bivouaquer dans les terminaux routiers; il est même conseillé d’apporter sa propre consommation d’eau.

Malgré ces contraintes, et même si le phénomène est archi connu, on ne peut demeurer insensible aux variations de couleur, la Cordillère prenant des teintes cuivrées, et à la baisse de température se produisant quelques instants avant la totalité. Soudain, la nuit s’établit et le ciel se remplit brièvement d’étoiles tandis qu’un anneau de lumière évoquant une bague remplace le Soleil.

La phase de centralité à Vicuna. © Dominique Proust.

Aux contraintes du voyage se substitue la contemplation d’une éclipse qui n’est pas sans évoquer celle qui est décrite dans Tintin, Le Temple du Soleil, et qui, selon Roland Lehoucq et Robert Mochkovitch [2] s’est déroulée au-dessus de Pérou le 25 janvier 1944.

Est-il possible de pousser un fauteuil roulant dans les Andes ? C’est chose faite le lendemain en montant à l’ESO-La Silla, où nous sommes attendus par Ivo Saviane, directeur de l’observatoire. Retrouver les coupoles a quelque chose d’émouvant au regard des centaines de nuits passées, notamment le télescope de 3,60m, ainsi que le télescope de 1 m qui fut dédié pendant plusieurs années au relevé DENIS (décrit ci-dessus). La joie se complète par le partage de ces lieux avec ses petits-enfants, où le vécu astronomique est incrusté comme le cuivre dans une chrysocolle.

En famille avec Ivo Saviane, sous le télescope de 3m60 de l’ESO-La Silla. © Dominique Proust.

 

Ce voyage permet de tirer deux leçons essentielles. Tout d’abord le contexte d’une éclipse totale de Soleil justifie le déplacement pour admirer un phénomène exceptionnel, heureusement hors de la portée destructrice de l’homme vis-à-vis de son environnement. D’autre part, s’il ne permet pas de vaincre le handicap, au moins peut-il en atténuer les conséquences psychiques, en permettant de s’approcher d’une vie « normale », même si le fauteuil n’est jamais loin.

[1] Astrophysicien à l’Observatoire de Paris, l’auteur de ces lignes est également organiste-concertiste.

[2] Roland Lehoucq, Robert Mochkovitch, Mais où est donc le Temple du Soleil?, Flammarion, 2003.

Découvrez le récit de Denis Petit.

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